Penser avec Grothendieck

« Au moment du travail, quand peu à peu une compréhension s’amorce, prend forme, s’approfondit ; quand dans une confusion peu à peu on voit apparaître un ordre, ou quand ce qui semblait familier soudain prend des aspects insolites, puis troublants, jusqu’à ce qu’une contradiction enfin éclate et bouleverse une vision des choses qui paraissait immuable - dans un tel travail, il n’y a trace d’ambition ou de vanité. Ce qui mène alors la danse est quelque chose qui vient de beaucoup plus loin que le “moi” et sa fringale de s’agrandir sans cesse (fut-ce de “savoir”ou de “connaissance”) - de beaucoup plus loin sûrement que notre personne ou même notre espèce ».

Récoltes et semailles , Mes passions, p. 234-235 (version Yves Pocchiola).


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« Plus d’une fois dans Récoltes et Semailles, j’ai été amené à constater à quel point même le “mathématicien au travail” (disons) peut être prisonnier de propos délibérés, de préventions et d’œillères, entravant le libre épanouissement de sa connaissance des choses. Souvent il s’agit d’œillères collectives, partagées par la plupart voire par tous ses congénères. Ce sont elles qui tracent ces “cercles invisibles” dont j’ai parlé ailleurs, certains sans grande conséquence, et d’autres qui, avec le recul, font figure d’épaisses murailles ! Et pourtant, il arrive que ces “murailles” soient transgressées par tel quidam pas comme les autres, comme si elles n’avaient jamais été ! Et cent ans après, plus personne en effet ne se rappelle de ces murailles imaginaires, qui avaient retenu tous pendant des générations, jusqu’au jour où tel hurluberlu, mine de rien, a passé à travers pour aller au delà. Il est à peine besoin de préciser que c’est justement cet hurluberlu-là - et au moment précis où il va au-delà - qui pour moi incarne cette "pensée au travail", ou la pensée libre, celle de l’enfant ».

Récoltes et semailles , Désir et nécessité - ou la voie, et la fin, p. 1175 (version Yves Pocchiola).


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« Le petit enfant découvre le monde comme il respire - le flux et le reflux de sa respiration lui font accueillir le monde en son être délicat, et le font se projeter dans le monde qui l’accueille. L’adulte aussi découvre, en ces rares instants où il a oublié ses peurs et son savoir, quand il regarde les choses ou lui-même avec des yeux grands ouverts, avides de connaître, des yeux neufs - des yeux d’enfant ».

Récoltes et semailles , Travail et découverte, p. 154 (version Yves Pocchiola).


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« Oui, la rivière est profonde, et vastes et paisibles sont les eaux de mon enfance, dans un royaume que j’ai crû quitter il y a longtemps. Tous les chevaux du roi y pourraient boire ensemble à l’aise et tout leur saoul, sans les épuiser ! Elles viennent des glaciers, ardentes comme ces neiges lointaines, et elles ont la douceur de la glaise des plaines. Je viens de parler d’un de ces chevaux, qu’un enfant avait amené boire et qui a bu son content, longuement. Et j’en ai vu un autre venant boire un moment, sur les traces du même gamin si ça se trouve -mais là ça n’a pas traîné. Quelqu’un a dû le chasser. Et c’est tout, autant dire. Je vois pourtant des troupeaux innombrables de chevaux assoiffés qui errent dans la plaine - et pas plus tard que ce matin même leurs hennissements m’ont tiré du lit, à une heure indue, moi qui vais sur mes soixante ans et qui aime la tranquillité. Il n’y a rien eu à faire, il a fallu que je me lève. Ça me fait peine de les voir, à l’état de rosses efflanquées, alors que la bonne eau pourtant ne manque pas, ni les verts pâturages. Mais on dirait qu’un sortilège malveillant a été jeté sur cette contrée que j’avais connue accueillante, et condamné l’accès à ces eaux généreuses. Ou peut-être est-ce un coup monté par les maquignons du pays, pour faire tomber les prix qui sait ? Ou c’est un pays peut-être où il n’y a plus d’enfants pour mener boire les chevaux, où les chevaux ont soif, faute d’un gamin qui retrouve le chemin qui mène à la rivière... ».

Récoltes et semailles , Promenade à travers une œuvre ou l’Enfant et la Mère, p. 68 (version Yves Pocchiola).


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« En écrivant ces lignes, la pensée m’est apparue que la situation que je viens de décrire est celle justement à laquelle nous nous sommes trouvés confrontés dans les premières années de notre enfance, nous tous sans exception, autant dire. Une large partie de notre inconscient (la partie qu’on pourrait appeler “les oubliettes”, généralement perçue au niveau inconscient comme une sorte de “fosse à poubelles”), n’est autre chose que la réponse de notre psychisme d’enfant à cette pression de l’entourage, qui nous force (c’est pratiquement une question de survie) d’ensevelir loin de nos propres yeux, en signe de désaveu, tout cela en nous qui tombe sous le coup de la censure sociale. Cette censure est bientôt intériorisée en un Censeur intérieur, dont la maussade présence est garante de la pérennité de cet enterrement prématuré. Pourtant, en dépit du Censeur, les pulsions, connaissances et sentiments inorthodoxes, dûment enterrés, parviennent à s’exprimer, parfois avec une efficacité exacerbée et redoutable, de façon indirecte, souvent symbolique, et néanmoins parfaitement concrète ».

Récoltes et semailles , La clef du Yin et du Yang, p. 688 (note 201, version Yves Pocchiola).


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« “L’enfant seul par nature est solitaire” ; c’est l’enfant seul que peut attirer une aventure dont personne d’autre au monde ne veut, et une connaissance certes et bien souvent évidente, qu’il ne pourra pourtant partager avec personne ».

Récoltes et semailles , Découverte d’un passé, p. 1132 (version Yves Pocchiola).


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« Seul l’ouvrier a puissance de créer, et l’ouvrier n’est autre que l’enfant ».

Récoltes et semailles , L’enfant s’amuse, p. 256 (version Yves Pocchiola).


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« Dans le monde scientifique aujourd’hui, les hommes en position de prestige et de pouvoir détiennent un contrôle discrétionnaire de l’information scientifique [...] Le scientifique en position de pouvoir reçoit pratiquement toute l’information qu’il juge utile de recevoir (et souvent même au-delà, et il a pouvoir, pour une grande partie de cette information, d’en empêcher la publication tout en gardant le bénéfice de l’information rejetée comme “sans intérêt”, “plus ou moins bien connu”, “trivial”, etc... ».

Récoltes et semailles , L’Éthique du mathématicien, p. 227 (version Yves Pocchiola).


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