Colloque des 25, 26 27 janvier 2018 Quand la forme devient substance : puissance des gestes, intuition diagrammatique et phénoménologie de l’espace

Organisation : Charles Alunni, Luciano Boi, Carlos Lobo & Franck Jedrezejewski

Institutions : Ens-Caphés, Paris 8, Paris 10, Ciph, EHESS, CFC- UL Univ. de Lisbonne (Portugal)

Argumentaire. Les diagrammes jouent un rôle fondamental dans la visualisation mathématique et dans l’analyse philosophique des formes dans l’espace. Quelques développements récents, parmi les plus intéressants et profonds des sciences contemporaines, que ce soit en topologie, en géométrie, dans la théorie des systèmes dynamiques, dans les théories quantiques des champs ou encore dans la théorie des cordes, ont été possibles grâce à l’introduction de nouveaux types de diagrammes, qui, outre leur rôle essentiel pour la découverte de nouvelles classes d’espaces et de phénomènes, ont contribué à enrichir et à clarifier la signification des opérations, des structures et des propriétés qui sont au cœur de ces espaces et de ces phénomènes. Cette multiplicité d’usages recouvre une certaine polysémie qu’il convient aussi d’interroger. Les diagrammes qui, sont souvent apparentés aux images, dessins, figures et modèles, mettent en œuvre une pensée plus imaginative et picturale de la pratique scientifique et artistique, et conjuguent gestualité, invention et signification. Ils montrent qu’on peut élaborer une théorie, un modèle, abstrait ou concret, comme une pensée en mouvement, qui prend naissance dans un espace qui est lui-même à réinventer et se déploie dans des temps propres. Développer une pensée diagrammatique revient ainsi à essayer de comprendre les dynamiques de transformation et les processus d’émergence de nouvelles propriétés et qualités des espaces et des phénomènes. Ce colloque veut examiner l’importance qu’ont aujourd’hui en particulier les diagrammes de nœuds, de tresses, de champs, d’interactions, de cordes, etc., en topologie et en géométrie, en physique quantique et en cosmologie, mais aussi dans les théories de la perception, en arts plastiques et en philosophie. Pour ce faire, nous nous proposons d’étudier différents cas de théories mathématiques et physiques dans lesquelles les diagrammes jouent un rôle important, des approches philosophiques et phénoménologiques de l’espace, du temps et de la perception, ainsi que des pratiques artistiques fortement inspirées de la pensée diagrammatique.

1. La visualisation topologique, ou comment appréhender l’invisible. La représentation en topologie ne peut se passer d’un processus de « visualisation mathématique » (d’idéalisation ou d’imagination), qui fait appel à un nouveau type d’intuition, plus conceptuelle et en même temps plus picturale (diagrammatique), et résolument éloignée des sensations immédiates et de l’intuition empirique. En topologie, la figure, le dessin, le diagramme ou le graphe (dans ce contexte, nous attribuons à ces mots le même statut) ne sont plus l’image de quelque chose, d’un objet extérieur que l’image se chargerait de représenter, mais sont eux-mêmes l’objet qui représente un univers de relations et de propriétés « cachées » absentes de l’image. La « sémiotisation » du statut de l’image y est encore plus développée par rapport à d’autres sciences et elle a atteint un niveau très fin. La topologie permet une autre approche dans l’étude des objets qui ne se retreint pas aux relations quantitatives de grandeur et aux aspects visuels, mais considère davantage la forme (l’ « image ») dans sa globalité, ainsi que le spectre des variations possibles (continues ou discrètes) de ses configurations. Elle a changé en profondeur notre pensée et culture scientifiques de l’image ; elle est le domaine par excellence des images (des figures, des dessins) au sens nouveau et particulier que nous venons de préciser. C’est la partie la plus abstraite (mais, dans un autre sens, la plus concrète) des mathématiques, qui se définit comme cette science des transformations d’objets étendus et d’espaces plus ou moins abstraits par déformations continues, c’est-à-dire sans coupures ni déchirures. Dans ce domaine des mathématiques, les notions de distance et de longueur ne jouent plus aucun rôle, et le concept de congruence (de coïncidence par superposition) se révèle impuissant à rendre compte de la similitude et des relations intrinsèques entre deux objets, deux figures, deux surfaces, ou, plus généralement, entre deux espaces abstraits. Le critère de similitude par superposition ou par reproduction des grandeurs, et donc la notion même de ressemblance visible, perd tout son sens en topologie. Dans aucun autre domaine des mathématiques, l’éloignement de la réalité visible et du modèle de la figuration n’est aussi important qu’il ne l’est en topologie, où un concept beaucoup plus subtil et proche de la structure intrinsèque des objets joue un rôle fondamental, il s’agit du concept qualitatif (au sens topologique, c’est-à-dire où n’interviennent pas de relations métriques) d’équivalence ou d’homéomorphisme.

2. Les diagrammes de Feynman : une nouvelle façon voie dans la physique théorique. Les diagrammes de Feynman constituent un magnifique exemple de ce point de vue, et il est un mode de pensée parmi les plus significatifs de la physique du vingtième siècle. On peut le voir comme une sorte de grammaire générative douée d’un pouvoir de création de modèles théoriques et d’interactions possibles entre des particules physiques mais immatérielles. Ces modèles théoriques, symbolisés par des diagrammes se générant les uns à la suite des autres grâce à une méthode d’invention, représentent un processus en devenir. Celui-ci permet, en effet, d’appréhender le sens d’un monde physique (celui des champs et des particules subatomiques) invisible et inaccessible à notre perception, d’abord à travers la construction dynamique d’un espace à un nombre n très grand de dimensions (où n est inconnu), puis en projetant cet espace sur une simple surface bidimensionnelle, mais qui n’en recèle pas moins des possibilités cachées. Une partie fondamentale de la pensée physique au vingtième siècle est étroitement liée à l’invention de la méthode diagrammatique, due en grande partie au génie du physicien Richard Feynman, à qui l’on doit (avec Tomonaga, Schwinger et Dyson) la création en 1948 de l’électrodynamique quantique relativiste (Quantum Electrodynamics - QED). C’est une théorie quantique des champs ayant pour but de concilier l’électromagnétisme avec la mécanique quantique. Le concept de champ désigne une structure qui permet de rendre compte de la création ou de l’annihilation de particules en tout point « de l’espace ». Mathématiquement, il s’agit d’un groupe abélien avec un groupe de jauge U (1). Le champ de jauge qui intervient dans l’interaction entre deux charges représentées par des champs de spin 1⁄2 entiers est le champ électromagnétique. Physiquement, cela se traduit dans le fait que les particules chargées interagissent par l’échange de photons. Les photons, qui jouent un rôle fondamental dans les atomes, sont comme des cordes qui lient les électrons au noyau. L’électrodynamique quantique fut la première théorie quantique des champs dans laquelle les difficultés pour élaborer un formalisme purement quantique autorisant la création et l’annihilation de particules ont été résolues de façon satisfaisante, grâce à la méthode dite de re-normalisation, conçue afin de s’affranchir de quantités infinies indésirables rencontrées en théorie quantique des champs.

3. La diagrammatique en théorie des nœuds et des tresses : un champ de recherche transversal à plusieurs domaines fondamentaux des mathématiques, de la physique et de la philosophie de la connaissance. Les diagrammes de nœuds et de tresses comptent parmi les objets les plus fascinants des recherches actuelles qui se situent au croisement de la topologie algébrique et géométrique et des théories des champs quantiques. L’information sur les « nœuds-surfaces » (c’est-à-dire les nœuds qui admettent une projection plane) dans l’espace tridimensionnel conçu mathématiquement, résulte d’une structure appelée diagramme du nœud. Pour l’étude mathématique des nœuds, la question fondamentale est de savoir si deux nœuds sont ou non équivalents. S’ils ne le sont pas, on peut alors les distinguer, généralement au moyen d’invariants topologiques ou algébriques : l’un de ces invariants est le groupe du nœud. La plupart de ces invariants peuvent s’obtenir à partir de diagrammes de nœuds. Si au moins deux nœuds sont équivalents, nous pouvons alors définir une isotopie qui établit une relation d’équivalence entre des variétés ou des sous-ensembles de Rn.

4. Nous en venons ainsi aux enjeux épistémologiques et philosophiques. (i) D’une manière générale, et plus particulièrement dans le cas des diagrammes de nœuds et des diagrammes de Feynman en électrodynamique quantique, les diagrammes n’ont pas été utilisés pour simplement « illustrer » quelque chose (objets et événements), mais plutôt comme des opérations symboliques ou des opérateurs de nature algébrique et topologique. De plus, les diagrammes permettent de montrer et connaître des propriétés topologiques de l’objet nœud concernant notamment leurs possibles transformations dans l’espace et leurs caractéristiques invariantes. Une fois connues, ces propriétés topologiques peuvent conduire à la découverte de nouveaux invariants algébriques des nœuds. (ii) Les diagrammes ne se limitent pas à offrir une image du monde tel qu’il nous apparaît. Un diagramme est une construction symbolique et conceptuelle puissante, une clé de lecture et de réécriture des processus de la formation du monde « réel », une sorte de sémio-dynamique ouverte de son devenir. De ce point de vue, le diagramme traduit la forme d’une manière de penser (d’une stratégie conceptuelle) que le physicien-géomètre est capable de donner à la matière, au monde physique. Ensemble de qualités plastiques d’une pensée en train de se former comme modèle effectif, comme forme, le diagramme tend à s’objectiver dans des processus réels. Les diagrammes ont trois fonctions à la fois : (a) élucider des concepts en en déployant les articulations au sein d’une forme possible ; (b) introduire de nouveaux concepts ; (c) créer de nouvelles propriétés des objets que les diagrammes (graphes, arbres) modélisent. (iii) La pensée diagrammatique a ouvert la voie à de nouvelles méthodes et techniques de visualisation d’objets et de phénomènes inaccessibles à la perception ordinaire, et aussi aux expériences qu’on peut réaliser par des appareils même très sophistiqués. Cette visualisation présente un pouvoir explicatif supplémentaire par rapport à d’autres méthodes classiques utilisées dans les sciences mathématiques et physiques. Par la création d’images mentales des objets et des équations, certaines techniques de visualisation, notamment les diagrammes, se constituent, dont on peut distinguer deux niveaux : le premier correspond à des modèles d’objets réels en tant qu’ils sont imaginés et non pas (directement) observés ; le second concerne les éléments qui forment les modèles eux-mêmes, c’est-à-dire les aspects graphique, dénotatif et connotatif, qui donnent à « voir » ce qui n’est pas visible, par une création d’objets et de nouvelles articulations de sens.

4. Diagrammatique et théorie des catégories. La théorie des nœuds et des entrelacs nous donne à voir la suture du diagramme et du calcul, impliqué l’un dans l’autre comme dans un diagramme de Feynman. De cette interaction entre l’image et son interprétation se noue une pulsation dialectique entre le voir et l’énonçable dans une suite de relations que le diagramme impose et expose. Explorée par Lacan dans les méandres du nœud borroméen, l’image de ces entrelacs sert de support à la pensée pour justifier et développer les rapports compliqués entre le réel, le symbolique et l’imaginaire, et pour repérer entre les points de coinçage du « nœudbo » la place des modes de jouissance et du sens. Il s’agira donc d’étudier le théâtre d’opérations de ces enchevêtrements diagrammatiques, de comprendre leur relation au virtuel, et de rendre compte de leur intuition créatrice. Mais aussi de pointer la question de l’indexation, présente tant dans les textes de Châtelet que dans ceux de Charles Sanders Peirce, lui qui aimait à dire que « l’algèbre n’est pas autre chose qu’une sorte de diagramme ». C’est autour de l’expression algébrique du polynôme de Jones que naissent les rapprochements entre la topologie des petites dimensions, dont la théorie des nœuds et des entrelacs fait partie, et la théorie mathématique des catégories de Saunders MacLane et de Samuel Eilenberg. Développée à partir du milieu du XXe siècle, cette dernière a suscité de nombreux liens entre des domaines mathématiques variés. Le diagramme fait partie de ses éléments fondateurs et de ses modes de raisonnements. Il est à l’œuvre, par exemple, dans la théorie des esquisses de Charles Ehresmann et dans celle des diagrammes localement libres de René Guitart et de Christian Lair. Ces théories méritent d’être réinterprétées dans le cadre philosophique des récents écrits d’Alain Badiou tels qu’ils sont exposés dans sa Logique des mondes, des textes de Gilles Deleuze et de Michel Foucault qui voyait dans le panoptique de Bentham, un diagramme de pouvoir, un « dispositif politique », organisant selon Deleuze « un nouveau type de réalité ». Dans cette confrontation entre science et philosophie, des notions comme l’apparaître, l’univocité, la dualité et l’universalité trouveront de nouvelles dimensions propres à prolonger la réflexion sur le diagramme et la diagrammatique.

5. La contribution de Gilles Châtelet. Parmi les nombreux auteurs qui ont consacré tout ou partie de leur réflexion à cette question, Gilles Châtelet constitue sans doute une figure de premier plan à laquelle ce colloque rendra hommage. Le philosophe-mathématicien nous rappelle en effet que le diagramme se distingue de la figure par l’opératoire qui le fait fonctionner, par une série de points singuliers qui le composent ou qui émergent ab initio de ses propres tensions et de ses propres virtualités. Pour Châtelet, le diagramme est un « déploiement de gestes virtuels » qui pousse le calcul par des « stratagèmes allusifs » que le philosophe n’a de cesse de traquer dans les textes d’Argand, de l’électromagnétisme de Maxwell et des théories de Grassmann. N’est pas moins suggestif, le regard renouvelé, proposé par Châtelet, sur l’histoire des sciences et de la philosophie des sciences, ainsi que sur la manière dont il convient de ressourcer la phénoménologie de l’espace auprès de la pratique scientifique. Il ne va jamais sans un parallèle tantôt implicite tantôt explicite avec l’histoire de l’art et de la peinture en particulier. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre l’insistance de Châtelet, à la suite de Leibniz, sur la « manière de l’opération ». Contre une conception purement opératoire de l’algébrique et du géométrique (entendu comme mise à disposition d’un figural par le moyen d’une « simple abstraction » à partir de l’espace sensible), il insiste à juste titre sur la fluidification de l’espace au profit d’un spatium, entendu comme espace des virtualités dont la constitution « ne présuppose qu’une loi de coordination des spontanéités internes des monades ». La démission que serait l’acceptation d’un espace et d’une métrique déjà gagnés, rattachés à la position d’un observateur neutre, est refusée au nom de l’exigence d’une conquête de l’espace qui soit une « victoire du “projectif” ». Qu’il s’agisse de la conquête de la profondeur dans la perspective picturale, de l’échelle des vitesses dans les diagrammes d’Oresme, de l’intuition centrale de la relativité restreinte d’Einstein qui sous-tend la compréhension de la contraction de Lorentz, toutes les expériences de pensée ou « intuitions » qui président à ces « conquêtes » (ou inventiones), qu’elles soient scientifiques, artistiques, philosophiques ou simplement « existentielles », procèdent d’une « décision d’horizon », où se décide le style de la circonspection et l’ouverture du champ « thématique » ; ce qui n’a rien d’étonnant puisque l’horizon « permet de se risquer dans l’espace turbulent où se frôlent sans se confondre la science, l’art et la philosophie ». Cette décision ou ce « pacte » négocient entre deux échouages : celui de l’intuition géométrique se figeant en « clichés », et celui des unités de significations syntaxiquement soumises à l’administration de la preuve. De tels pactes correspondent à des moments d’institution et de mise entre parenthèses du « disponible », et en permet très exactement la redécouverte : « un exemple flagrant est celui de la “redécouverte” [chez Hamilton] des nombres imaginaires par l’introduction du plan » ; « cette nouvelle rencontre du géométrique et de l’algébrique (et donc du visible et du calculable) imposera les travaux de Hamilton et Riemann (et de bien d’autres), tout en retentissant sur la notion même d’application des mathématiques ». De tels pactes nous engagent dans le sillage de Kant, au-delà du « pacte classique qu’avaient scellé la géométrie et l’algèbre, en nouant les images de la première (les “figures”) à la littéralité de la seconde (les séquences de formule et de calculs de magnitudes) », dans cet « en-deçà » que l’esthétique transcendantale laissait dans l’ombre, sans le renvoyer pour autant à une psychologie empirique, fut-ce une psychologie de l’imagination créatrice ou de l’imagination mathématique. L’épistémologie suggérée par Châtelet est un pistage de ces gestes et de ces moments de déprise vis-à-vis des clichés, des analogies trompeuses, comme de l’opératoire domestiqué, devenu routine. Or, une telle mise entre parenthèse a pour envers une implication subjective pleine et entière dans une expérience de pensée et d’intropathie, d’Einfühlung. Ce point est essentiel car il nous fournit le lien entre cette attitude épistémologique induite par la promotion explicite du diagramme au rang d’objet et d’écriture formels, et l’attitude esthétique instituée par les pratiques explicitement diagrammatiques en arts plastiques. Pour ce faire, l’étude qu’en propose Châtelet est exemplaire au sujet des diagrammes de l’intentionnalité présentés à l’occasion des développements sur Grassmann, dont il suffit de retenir le schéma et la tendance générale. La lecture de ces diagrammes est poussée par Châtelet jusqu’à une chorégraphie, figurant la scène de l’intersubjectivité avec pour résultat une modification en profondeur de la relation (classique) sujet/objet. L’intentionnalité s’en trouve à son tour troublée en retour, le sujet S étant hanté par l’objet O, hantise ou se reflète l’abîme infranchissable entre deux Je.

6. Phénoménologie de l’espace (et du temps) et épistémologie diagrammatiques. Dans le sillage de ces réflexions, nous sommes invités à repenser la place et le rôle d’une phénoménologie de l’espace. À décaper les structures, on découvre - sous le constitué - la trace de ces gestes et leur riche potentiel. C’est ainsi que s’introduisent les diagrammes. C’est encore par le diagramme que l’on peut retrouver et faire siennes les expériences de pensées radicales. Il en va ainsi de l’expérience de pensée de Galilée, de l’Einstein de la relativité générale, ou d’Archimède. Le diagramme consigne et transmet ces expériences de pensée radicales. Ils en sont la trace. Dans cette conception de la science, de la compréhension et de l’apprentissage scientifique, le diagramme joue un rôle décisif, parce que la communication diagrammatique repose sur une « intropathie ». L’appropriation de ces expériences suppose donc que l’on retrouve le geste, l’opérativité incarnée ; que l’on replonge dans la variété constituante des manières de « faire » subjectives, qui apparaissent, après-coup, aux yeux d’une science normalisée, comme un halo ou une gangue contingente. Mais il est d’abord constitutif : l’inventio elle-même suppose un tel « se-mettre-à-la-place-de ». Ce qui se cherche ainsi sous les diagrammes et les techniques de forçages de l’intuition, de provocation d’une intuition algébrique susceptible de bouleverser les trivialités d’un calculable logiquement domestiqué, ce sont en effet les gestes de constitution et d’institution. La tâche de la phénoménologie étant de « renouveler explicitement » ces formations de sens en les réactivant, elle doit cesser d’en faire naïvement usage pour les considérer dans leur formation et dans leur usage. Cela suppose que, dans la description et le discours tenu à ce sujet, on pratique une autre forme de lecture de ces « legs ». Cet héritage suppose une mise à disposition sous la forme de « systèmes d’écriture » et d’un habitus socialement constitué et transmis apte à lire et à utiliser ce qui est ainsi mis à disposition. Cela suppose qu’on se dote des « outils » « linguistiques et graphiques » nouveaux permettant de « décrire » cette mise à disposition elle-même. Un moment « transcendantal » vient se loger au cœur de l’institution ou du renouvellement de ces pratiques, à chaque fois que les hypothèses sur lesquelles reposaient les pratiques antérieures se trouve réveillées et bousculées. Et, il est possible de considérer comme un échantillon de phénoménologie la réflexion explicite qui accompagne ces moments d’invention. L’attention aux soubassements et aux étayages de l’activité symbolique constructive est phénoménologique. La phénoménologie fouille dans « l’armoire à modèles », dans l’arrière cuisine de la science. Dans son exploration des niveaux constitutifs les plus profonds de la subjectivité constituante, elle doit s’efforcer de « ressaisir » et « réactiver » les « gestes » inauguraux, qui ne sont pas seulement ceux d’un proto-géomètre d’une antiquité aussi mythique que lointaine, mais aussi et d’abord ceux de chaque « inventeur ». Mais c’est une chose, dira-t-on, d’élucider le rôle du diagrammatique dans l’activité intellectuelle (synthèse catégoriale), c’en est une autre que de faire usage de diagrammes dans le cours de cette élucidation elle-même, comme le fait Husserl pour étudier un niveau de synthèse qui n’est justement pas intellectuelle, et qui intervient, semble-t-il, dans les niveaux de constitution les plus bas, et les plus immédiat, comme c’est le cas de tout ce qui touche aux synthèses « esthétiques » : celles qui sont constitutives de notre conscience de l’espace et du temps.

7. Vers une « critique diagrammatique de l’esthétique ». Que ces parages soient également le lieu de la technicité de la raison, c’est-à-dire du mathématique et de l’artistique, c’est ce qu’on ne devrait jamais cesser de méditer ; mais d’abord et avant tout, ce déploiement s’opère par une communicabilité des gestes, c’est-à-dire des mains et des manières, « tout ce parler avec les mains » « qu’il faudrait peut-être mieux appeler ce parler dans les mains » et qui ne doit pas nous conduire à occulter les « mains » ou les « manières » de parler, cette dimension de l’expression langagière que Kant désigne dans la troisième critique comme étant celle du geste (et de la gestique) toujours conjointe, dans la parole vive, au mot et au ton (à l’articulation et à la modulation). Dans le domaine des arts, il s’agira donc d’interroger le diagramme en tant que geste, dans l’acte d’écrire, de photographier, de peindre ou de composer de la musique, mais aussi dans sa genèse propre, dans ce qui précède la pensée, dans le non-encore-pensé : le diagramme comme dispositif technique d’indexation préconçu ou non, aléatoire ou déterministe. Chez Francis Bacon, dans ses entretiens avec David Sylvester, l’acte de peindre suppose qu’il existe sur la toile un ensemble de données figuratives plus moins virtuelles, plus ou moins actuelles, constituant un lieu intermédiaire où les jeux de forces pourront s’exercer. Au gré de ces forces, de nouvelles données apparaîtront, disparaîtront, s’estomperont ou se démarqueront selon le désir ou la volonté de l’artiste. D’une forme primordiale chaotique, primitive, structurale ou algorithmique, naîtra le diagramme artistique dans un milieu d’entre deux, dans un pur devenir. Parce qu’étymologiquement, le mot diagramme en grec est le déverbal de diagraphein, c’est-à-dire littéralement « à travers la graphie », il se pose en axe transverse au geste de l’artiste. Embrayeur d’une invention, il a toujours pour fonction d’expliciter quelque chose, et selon Châtelet, d’immobiliser « un geste pour instaurer une opération d’amplification et d’intuition ». De Kandinsky à Paul Klee, de Pollock à Bacon, ou pour des artistes comme Ricardo Basbaum, Anna Szpakowski, Daniel Sheets Dye, Mark Lombardi qui travaillent sur les lignes, leurs agencements et les réseaux relationnels, ou chez des artistes comme Edward Tufte, qui travaille sur la notion de diagramme de Feynman, le diagramme n’a pas le même sens, ni le même statut. On s’attachera donc à analyser l’épure esthétique du diagramme, à problématiser ses liens avec l’œuvre et la démarche artistique, à situer la créativité diagrammatique comme ensemble processuel, c’est-à-dire, en somme, on s’efforcera d’esquisser une « critique diagrammatique de l’esthétique ».

PARTICIPATIONS CONFIRMÉES :

Luciano BOI (EHESS) Franck JEDRZEJEWSKI (CEA Saclay / Ciph) Carlos LOBO, Envoyé (Ciph / Université de Lisbonne) Charles ALUNNI (Ens-Caphés / Sns Pise) Marco ANDREATTA (Univ. de Trento) Amélie BEAUFFORT (Beaux-Arts, Bruxelles) Sylvie PIC (Beaux-Arts, Marseille) Patrick POPESCU-PAMPU (Univ. de Lille) Carlo PETRONIO (Univ. de Pisa) Tatiana ROQUE (Univ. S. Rio, Brésil) Caroline CHALLAN-BELVAL (Beaux-Arts, Nice) Patrick DEHORNOY (Univ. de Caen) Farah KHELIL (Artiste, Paris) Fabien FERRI (Univ. de Franche Comté) Philippe ROY (Univ. Paris 8) Jean-Jacques SZCZECINIARZ (Univ. Paris 7) Zakub ZBEBIK (Univ. d’Ottawa) Julien BERNARD (CEPERC, Univ. de Marseille) Elie DURING (Univ. Paris 10) Vincenzo DE RISI (Univ. de Leipzig) (sous réserve de Irvine) Olivia CARAMELLO (IHES, Bures-sur-Yvette / Univ. de Côme) Filipe VARELA (CFC, Univ. de Lisbonne) Alessandro VERRA (Univ. de Roma) Massimo FERRI (Univ. de Bologna) Arturo Romero CONTRERAS (Univ. de Mexico, Mexique) Silvia de TOFFOLI (Univ. de Standford) Jean-Michel ALIMI (CNRS, Meudon) Valeria GIARDINO (CNRS, Archives Henri Poincaré) Alain BRETTO (Univ. de Caen) (graphs topology combinatoire) Olga POMBO (CFC, Univ. de Lisbonne) Thierry LEHNER (CNRS, Meudon) Frédéric PATRAS (Univ. de Nice) Louis H. KAUFFMAN (University of Illinois at Chicago) Noëlle BATT (Univ. Paris 8) Claude IMBERT (Ens) Alexander GERNER (CFC- UL, Lisbonne) Giorgio ALBEVERIO (ETH de Zürich)

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