L’Institut Italien pour les Études Philosophiques de Naples


ISTITUTO ITALIANO PER GLI STUDI FILOSOFICI

appel pour la philosophie

Bien que l’urgence absolue d’une confrontation rationnelle entre les différentes expériences culturelles du monde soit reconnue par tous, la rencontre entre les différentes civilisations à été et est encore marquée par un aplatissement des coutumes et des formes expressives, ou plus exactement par la perte de la mémoire historique : plutôt que ses vertus propres, chaque civilisation échange avec les autres ses défauts, ses aspects les plus négatifs. Dans le creuset de civilisations qu’a été le monde classique, un aliment vital et perpétuel a surgi : la réflexion philosophique, un savoir qui a distingué notre culture, et auquel nous devons les traits distinctifs de notre civilisation. Cependant l’attitude de la société contemporaine à l’égard de la philosophie n’apparaît pas adéquate aux problèmes de l’époque présente. Dans les écoles de nombreux pays, l’enseignement de la philosophie et de l’histoire de la pensée scientifique est depuis toujours ignoré, ou bien il s’y trouve de plus en plus réduit : des millions de jeunes étudiants ignorent jusqu’à la signification du terme philosophie. Nous formons des talents technico-pratiques, et nous atrophions le génie de l’invention philosophique. La conséquence en est que l’on compte aujourd’hui un nombre de plus en plus restreint de personnes qui comprennent -ou qui sont effectivement en mesure de comprendre- la connexion entre les facteurs qui constituent la réalité historique. En pourtant, à notre époque, le monde a plus que jamais besoin de forces créatrices. Pour stimuler la créativité, nous avons besoin d’une éducation au jugement, et donc d’hommes éduqués à la philosophie. C’est pourquoi nous adressons à tous les parlements et à tous les gouvernements du monde un appel pour que soit confirmée et renforcée, ou introduite officiellement dans toutes les écoles, l’étude de la philosophie dans son développement historique et dans son rapport avec l’histoire des recherches scientifiques -de la pensée grecque à la pensée des grandes civilisations orientales jusqu’à aujourd’hui- en tant qu’indispensable prémisse à une rencontre authentique entre les peuples et les cultures, et en vue de la fondation de nouvelles catégories capables de dépasser les contradictions actuelles et d’orienter le cheminement de l’humanité vers le bien. Dans cette phase extraordinaire et bouleversante de l’histoire, au moment où le terme humanité commence à assumer la signification de tous les hommes, la conscience civile est une nécessité. La philosophie est nécessaire. 30 novembre 1992

Remo Bodei ; Ferdinando Bologna ; Reinhard Brandt ; Massimo Cacciari ; Massimo Capaccioli ; Vincenzo Cappelletti ; Gaetano Cingari ; Francesco Cossiga ; Biagio De Giovanni ; Francesco De Martino ; Jacques Derrida ; Hans-Georg Gadamer ; Henri Gouhier ; Tullio Gregory ; Jean Guitton ; Nicola Mancino ; Gerardo Marotta ; Vittorio Mathieu ; Walter Pedullà ; Ilya Prigogine ; Giovanni Pugliese Carratelli ; Paul Ricoeur ; Giorgio Salvini ; Adriano Rossi ;Gianni Vattimo.

Antonio Bassolino, Sindaco di Napoli ; Samuel R. Insanally, Presidente delle Nazioni Unite ; Egon Alfred Klepsch, Presidente del Parlamento Europeo ; Antonio La Pergola, Presidente Commissione Cultura del Parlamento Europeo ; François Mitterrand, Presidente della Repubblica Francese.

Eduardo Acosta Méndez ; Simonetta Adamo ; Francesco Adorno ; Mario Agrimi ; Raffaele Ajello ; Antonina Alberti ; Giancarlo Alisio ; Charles Alunni ; Assunta Altamura ; Jean-Claude Ambach ; Julia Annas ; Court Antoine ; Jean Robert Armogathe ; Graziano Arrighetti ; Vincenzo Astarita ; Micheline Aufrant ; Marina Ayala ; Bronislav Baczko ; Richard Bark-Jones ; Jonathan Barnes ; Antonio Barone ; Raffaele Basile ; José Antonio Belenguer Prieto ; Roger Bellet ; Carlos Belloso ; Egidius Berus ; Olivier Bloch ; Jean Bollack ; Carmine Borreca Pamerano ; Francisco Bravo ; Jean-Louis Brochen ; Christine Buci-Glucksmann ; Eduardo Caianiello ; Sylvain Caille ; Giuseppe Cantillo ; Eugenio Caponi ; Iliana Cardoso L. ; Angelo Casanova ; Paolo Casini ; Gaetano Castorina ; Francesco Castro ; Luis Castro Leiva ; Umberto Cerroni ; Niculae Cerveni ; Giampaolo Cesare ; Carlo Ciliberto ; Diskin Clay ; Paul Cobben ; Gaetano Coduti ; Raffaele Colapietra ; Rafael Tomas Colderz ; Umberto Colombo ; Giovanni Conso ; Claude-Michel Corcos ; Nestor Louis Cordero ; Michael Cosgrave ; Girolamo Cotroneo ; Philippe Cuvillier ; Guido D’Agostino ; Felipe De La Fuente ; Girolamo De Liguori ; Romeo De Maio ; Luigi De Matteo ; Jas De Mul ; Gabriele De Rosa ; Luigi De Rosa ; Carla Sabine De Rosa ; Hent De Vries ; Maurice de Gandillac ; Francesc de Paula Caminal Badia ; André Decocq ; Patrich Dernhier ; Massimo Desiato ; Giovanni Di Nola ; Reginaldo Di Piero ; Julia Dick ; Margherita Dini Ciacci ; Bernhard Dombek ; Massimo Donà ; Tiziano Dorandi ; Bernard Du Granrut ; Otto Duintier ; Jean Ehrard ; Antoinette Ehrard ; Luis Miguel Enciso Recio ; Adriano Fabris ; Jean-Henry Farne ; Matilde Ferrario ; Maurizio Ferraris ; Georges Flecheux ; Mario Forte ; Don P. Fowler ; Vincent Fuccillo ; Marc Fumaroli ; Vittorio Gabriel ; Monica Gale ; Tristano Gargiulo ; Romano Gasparotti ; Gabriele Giannantoni ; Marcello Gigante ; Vincenzo Giura ; Sergio Givone ; Giovanni Grasso ; Aurora Gregoraci ; Guido Grimaldi ; Renato Grispo ; Jürgen Hammerstaedt ; Herbert Heidland ; Yves Hersant ; Annick Hingrez ; Karlheinz Hülser ; Giovanni Indelli ; Paula Jacob ; Jean Louis Jam ; Richard Janko ; Guichardet Jeannine ; Timothy H. Johnson ; Janos Kelemen ; David Konstan ; Vaclav Kram ; Luciano Landolfi ; Pierre Latournerie ; Simon Laursen ; Gaspare Lavegas ; Raoul Legier ; Michel Lerner ; Christian Lestournelle ; Harry Lintsen ; Alfonso Maria Liquori ; Pascale Lismmonde ; Emilio Lledo Inigo ; Agostino Lombardo ; Francesca Longo Auricchio ; Jan Dirk Loorbach ; Marino Maffei ; Xavier Magnee ; Dacia Maraini ; Francois Marotin ; Livia Marrone ; François Martineau ; Andrés Martínez Lorca ; Anna Masoni Rainero ; Giovanni Mastroianni ; Aldo Masullo ; Ernesto Mayz Vallenilla ; Pasquale Mazio ; Gottfried Michellmann ; Garcia Jesus Mingueld ; Nullo Minissi ; Fernand Moeykens ; Michel Mollat ; Armando Montanari ; Franco Montemagno ; Fabio Morales ; Edgar Morin ; Antonino Murmura ; Salvatore Natoli ; Robert Newman ; Nuccio Ordine ; Maurizio Pagano ; Renato Parascandolo ; Antonio Parlato ; Antonio Pasquali ; Maria Gabriella Pasqualini ; Adolfo Perez Esquivel ; Alain Perrinjaquet ; Annie Petit ; Massimo Piattelli Palmarini ; Bruno Pinchard ; Margherita Pinera ; Stefano Poggi ; Andrea Poma ; Livia Pomodoro ; Alain Pons ; James Porter ; Enzo Puglia ; Raffaele Quaranta ; Rosalba Ragosta ; Amadeu Recasens ; Jacques Revel ; Giuseppe Riconda ; Lea Ritter Santini ; Carla Rocchi ; Fernando Rodriguez ; Nancy Angelo Rodriguez ; Sergey A. Romaschko ; Luis Miguel Romero Villafranca ; Pier Aldo Rovatti ; Mauro Rubino Sammartano ; Mario Ruggenini ; Francesco Sabatini ; Clelia Sarnelli Capua ; Armando Savignano ; Paolo Savona ; Giuseppe Scalera ; Alessandro Schiesaro ; Ernst Günther Schmidt ; Giampiera Sdino ; David Sedley ; Gerhard Seel ; Alain Segonds ; Arturo Serrano ; Emanuele Severino ; Angelo Sica ; Livio Sichirollo ; Carlo Sini ; Jan Sperna Weiland ; Emidio Spinelli ; Walter Spoerri ; Serban Stati ; Attilio Stazio ; Jo Stevens ; Adriano Tassi ; Ida Teresi ; Nicolas Tertulian ; Mario Tilli ; Francesco Tomatis ; Vittorio Torre ; Marisa Tortorelli Ghidini ; Berna Toscani ; Imre Toth ; Aldo Trione ; Silvio A. Ulivi ; Paolo Ungari ; Pedro Pablo Urriola F. ; Michel Valenzi ; Paolo Valesio ; Georges Vallet ; Alfredo Vallota ; Michel Valticos ; Karel Van Alsenoy ; Koo Van Der Wal ; Maartin Van Nierop ; Eduardo Vasquez ; Alessandro Vattani ; Pietro Vecchione ; Cornelis Verhoven ; Raquel Vinaccia ; Vincenzo Vitiello ; Jean-Noel Vuarnet ; Roque Carrion Wam ; Ianos Welemen ; Willen Wiarda ; Corima Yoris ; Krzysztof Zaboklicki ; Luciano Zagari ; Italo Zoma.


Paul Oskar Kristeller (Columbia University)

Message aux Nations-Unies

Je désire exprimer ma totale approbation pour l’appel en faveur de l’enseignement de la philosophie et de son histoire ainsi que de la recherche humaniste dans les principaux collèges d’enseignement secondaire, lycées et universités de tous les pays, que Monsieur Gerardo Marotta, Président de l’Istituto Italiano per gli Studi Filosofici de Naples a lancé en son nom et au nom de nombreux autres instituts et chercheurs, aux principales autorités de l’Education Nationale de tous les pays et aux Nations-Unies. La philosophie, ainsi qu’une recherche humaniste approfondie, touchant à la fois les domaines de l’histoire, de la littérature, des langues classiques et modernes, sont à présent quasiment négligées dans tous les pays au profit de problématiques contemporaines d’histoire, de littérature, de politique et d’idéologie ; l’étude approfondie des mathématiques et des sciences naturelles est subordonnée à une technologie dont l’utilité est largement reconnue ; et une grande importance est accordée à des doctrines de valeur discutable et aux sciences dites sociales, tout aussi discutables, mais dont la validité relève d’une prétendue capacité de prévoir l’avenir, ce qui se révèle immédiatement faux, tout comme les prétendus pouvoirs que l’astrologie, l’alchimie et d’autres sciences occultes revendiquaient dans le passé. Ces théories actuelles, bien que tout à fait discutables pour ce qui est de leurs fins, leurs méthodes et leurs résultats, sont largement soutenues alors que de nombreuses disciplines plus solides sont rejetées sur la base d’argumentations la plupart du temps acceptées, bien que tout à fait erronées. La recherche “traditionnelle” est rejetée non seulement à cause de l’importance qu’elle reconnaît à la tradition occidentale, depuis la Grèce antique jusqu’à l’Europe et à l’Amérique d’aujourd’hui, mais aussi à cause de l’indifférence qu’elle manifesterait à l’égard d’autres cultures asiatiques ou africaines, ou à l’égard de l’apport des femmes ou des populations non-occidentales vivantes dans les pays occidentaux. Je partage entièrement l’opinion qui veut que le droit à l’instruction, ainsi qu’à tous les secteurs de notre société, soit accordé à tous sans discrimination, au sein de notre population, soit-elle noire, asiatique, indienne d’Amérique, féminine, et aux ressortissants soient-ils juifs, irlandais, italiens ou polonais (victimes dans un passé encore tout récent de graves discriminations mais qui à présent, ayant été arbitrairement catalogués comme blancs, sont à leur tour vus comme les oppresseurs de leurs voisins africains, asiatiques ou indiens d’Amérique). Tout aussi arbitraire est la discrimination vis-à-vis des hispaniques considérés comme une minorité, beaucoup d’entre eux étant blancs ou mixtes. La réponse du système éducatif à ces abus du passé ne doit pas se traduire par un renversement de la discrimination ni par une baisse du niveau, que le présent encourage d’ailleurs de manière insensée autant à cause de l’incompétence des étudiants africains ou asiatiques que des étudiants blancs. On sait bien qu’il y a beaucoup d’étudiants africains et asiatiques très compétents et l’on reconnaît à l’unanimité que le seul critère valable pour l’admission aux lycées et aux universités doit être le mérite individuel de chaque étudiant qu’il soit blanc, noir, indien d’Amérique, garçon ou fille. Ce fait est conforté par la plupart des étudiants plus compétents de sexe féminin ainsi que par les noirs africains. La charge des cours de civilisation asiatique, africaine et non-occidentale de tous les niveaux ne devrait en principe être confiée qu’à des professeurs ayant reçu dans leur spécialité une préparation dans le domaine de la linguistique, de l’histoire et de la littérature tout aussi rigoureuse et avancée que celle que les professeurs traditionnels de civilisation occidentale ont reçue quant à son histoire, sa littérature et sa philosophie. En ce qui concerne la philosophie, tous les étudiants de n’importe quel institut devraient recevoir une préparation adéquate dans les disciplines philosophiques telles que l’histoire de la philosophie, la logique, l’éthique, la théorie politique et peut-être aussi la rhétorique et la métaphysique. L’enseignement de ces disciplines devrait habituer tous les étudiants compétents, quel que soit leur sexe, leur race, leur classe sociale, leur origine religieuse ou ethnique, à penser, à discuter, à soutenir toute idée estimée valable et à rejeter par de solides argumentations toute idée estimée non valable. La tendance actuelle à remplacer les argumentations solides par des protestations criardes et des manifestations violentes doit être critiquée, bannie, voire censurée. L’argumentation souvent avancée par les étudiants incompétents et ignorants, à savoir leur prétention de ne vouloir connaître aucun des événements qui se sont produits avant leur naissance, doit être fermement rejetée et ils devraient être obligés d’apprendre à reconnaître que le monde où nous vivons est déterminé par de nombreux événements et pensées du passé, et qu’il est donc pour nous un devoir, voire un privilège, de connaître le passé au plus haut degré. Ils doivent aussi apprendre à comprendre que nombre d’événements du passé, d’aujourd’hui et de demain ne sont ni influencés ni déterminés par des volontés d’actions humaines individuelles ou collectives, mais par des forces supérieures et divines, qu’il s’agisse de dieux propres à chaque religion ou bien de pouvoirs plus impersonnels, reconnus également par ceux d’entre nous qui ne suivent aucune tradition religieuse en particulier.


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