Thèses pour l’Université

Réflexions inactuelles par Gilles Châtelet

8 Octobre 1987


Source et Copyright : Fonds Gilles Châtelet

THÈSES POUR L’UNIVERSITÉ par Gilles CHÂTELET

L’Université de masse : Université « Reader’s Digest » ou Université charismatique ?

La situation particulière de l’enseignement supérieur français et le clivage historique Grandes Écoles-Université avait déjà été souligné par d’autres interventions. Sa conséquence est de plus en plus perceptible une marginalisation grandissante de l’Université, sa mise à l’écart progressive des centres de décisions politiques et économiques et surtout sa faiblesse face aux autres centres de fabrication de l’opinion. Les médias ne sont d’ailleurs pas les seuls à confisquer cette fonction charismatique d’organe de réflexion globale et de synthèse. Une relative autonomie face aux demandes sociales et un esprit de libre critique lui permettait d’exercer traditionnellement ce pouvoir symbolique avec plus ou moins de bonheur. Ce pouvoir semble exciter furieusement les appétits d’une autre institution : l’E.N.A, qui prétend “coiffer” toutes les autres, être l’amont de toutes les ambitions et se réserver de droit l’accès aux plus hautes fonctions  [1]. Sans contester les qualités techniques de nos administrateurs civils. il est évident que de tels privilèges polarisent de manière inquiétante toutes les jeunes vocations vers les carrrières de gestion et d’administration. Création, recherche, enseignement apparaissent de plus en plus comme des sacerdoces masochistes et peut-être comme un refuge pour ceux qui désirent échapper à un “moule” de plus en plus hégémonique. C’est peut-être bien là le véritable problème : non contente d’accaparer les centres de décision, l’E.N.A. se révèle aussi être le secteur privilégié d’une certaine “vision du monde”. Bien plus que par les contenus qu’elle véhicule, cette “pensée ministérielle” pollue discours, articles et dîners mondains... par ce style, ce mode d’être, reconnaissable de très loin : réalisme abstrait, généralités cyniques et trivialités sérieuses... Pour oublier ses “regrettables erreurs d’appréciation”, la pensée ministérielle s’étourdit de “modèles” de “nouvelles” stratégies, “de reconversions incontestables”, de “thèmes porteurs", de "dossiers brûlants". Elle n’importe de l’étranger que de contestables clichés et des modes stupides mais esquive naturellement les critiques lucides. Elle préfère consommer des produits plus digestes : ceux de nos “essayistes” hexagonaux maintenant constitués en Société de Haute Sécurité Intellectuelle. À propos de l’exaltation imbécile devant le redressement américain et d’une certaine fascination pour les “Universités Américaines”, il n’est pas exagéré de parler d’une véritable compradorisation de la classe dirigeante et d’une partie de l’intelligentsia [2]. [...] L’Université de Masse redeviendra-t-elle un centre de réflexion original, une alternative aux illusions “réalistes” et aux capri¬ces d’une pensée ministérielle qui court de nouveaux modèles en nouveaux modèles ? Ou se dégradera-t-elle tout simplement en Universités Reader’s Digest (la moyenne des Universités Américaines !) [3] ? L’Université de masse pourra-t-elle dissiper le cauchemar qui guette le fin du XXe siècle : un monde où cohabitent des techniciens-savants surspécialisés, “hautement compétitifs”, des millions de Bac + 2 et d’adultes en formation permanente consom¬mant une “culture générale” totalement inoffensive et distribuée par l’Université de Masse (culture naturellement parfaitement méprisée par les “compétitifs”). Le souci de compréhension et de réflexion globales, ce qu’on appelle encore la pensée ? Tout simplement abandonné à la compétition féroce des sectes, des comités d’éthique, des pouvoirs religieux, et bien sûr aux “intellectuels” commis à la fabrication express de “nouvelles synthèses”, “d’idées surprenantes ou incontournables”, d’essais très “lisibles”. Une cuisine néo-humaniste tentera peut-être d’épicier le consensus d’une démocratie de plus en plus anesthésiée. Nous restons très réservés quant aux possibilités de l’Université de Masse de nous éviter une telle perspective...

Ajoutons quelques remarques :

La plus grande articulation de la formation universitaire et de la vie économique du pays, tout à fait souhaitable, ne doit nullement signifier un assujettissement l’utilité immédiate. Des disciplines comme les mathématiques pures, la philosophie, l’histoire... ont fait connaître le nom de la France dans le monde entier, bien plus que l’imitation servile de modèles japonais, sud-coréens, malais [4]. La philosophie, au regard de la demande sociale immédiate, apparaît pourtant comme “inefficace et subversive” et les mathématiques “inutiles” (cf. le commentaire d’un enseignement à l’École Polytechnique : « la France ne peut plus se permettre d’entretenir des mathématiciens purs »). La Prusse des années 1820, bien plus pauvre que la France actuellement n’a pas hésité à “investir” dans les mathématiques pures et la philosophie. Le résultat ? L’Université de Berlin a fait de la Prusse du XIXe siècle, un pays au rayonnement intellectuel mondial (Hegel, Humboldt, Jacobi). Si la France sacrifie les sciences sociales, les mathématiques pures et la philosophie, elle ne sera plus qu’une médiocre sous-traitante à la traîne de Tokyo ou de Singapour...

Certaines suggestions semblent empreintes de “modernité” et de “démocratie”

L’idée de rotation et d’évaluation par collèges et étudiants peut être juste... Si elle s’accompagne de mesures équivalentes pour d’autres institutions..., celles de la Haute Administration par exemple.

La transparence concerne tout le monde. Les “grands communicateurs” aiment à jeter en pâture au public ces fameux “privilèges universitaires”. Ils semblent beaucoup moins prompts à s’interroger sur les leurs, et à réclamer des “évaluations” de leur rente de situation ou de l’originalité de leurs prestations. On ne revalorisera pas l’image de marque des professeurs d’université en les transformant en pédagogues dévoués et craintifs [5].

Les passerelles Université-Administration

Le rapport en souligne à juste titre la nécessité. Encore faudrait-il que les professeurs d’université puissent franchir ces passerelles, la tête haute, disposant d’un véritable pouvoir d’intervention et ne se cantonnent pas dans le rôle de frileux “conseillers technique“, accueillis plutôt fraîchement par une administration méfiante (mais beaucoup sont secrètement ravis d’échapper au “ghetto universitaire”) [6]. L’exemple de passerelles existantes : les représentations culturelles et scientifiques et son mode de recrutement scandaleux est tout à fait édifiant...

Une suggestion pour restaurer la dignité symbolique de l’Université

Une revalorisation des traitements s’impose évidemment (une présentatrice de télévision peut gagner 10 fois le salaire d’un professeur du Collège de France : L’Université de masse doit certainement assurer ses fonctions traditionnelles de production et de diffusion du Savoir - mais elle ne saurait être seulement être une “pépinière” de spécialistes de haut niveau -elle doit aussi être un organe de réflexion globale et de communication sous peine de se marginaliser encore plus.

Mutilée de ce prestige symbolique essentiel (aussi important que le succès de compétition entre spécialistes), l’Université sera inévitablement “tirée vers le bas”, incapable d’affronter à armes égales les pressions uniformisantes du marché culturel et de contrecarrer aux yeux de l’opinion les cuistreries médiocres de la “pensée ministérielle“ - elle pourra aussi participer, elle aussi, à la formation de véritables élites de la démocratie. Pour tirer “vers le haut” les nouvelles universités et leur offrir toutes les possibilités d’épanouir à nouveau leur vocation de réflexion globale, nous suggérons la création d’Instituts de synthèses et de communication avancés, de recrutement international, et regroupant des spécialistes, des créateurs de toutes disciplines et de toutes origines. Ils seraient directement associés à la vocation stratégique du Ministère de l’éducation. Ils disposeraient naturellement de passerelles vers d’autres administrations dont ils deviendraient des conseillers écoutés, disposant d’un réel pouvoir d’intervention. Ils ne se cantonneraient pas uniquement dans les travaux académiques et n’hésiteraient pas à descendre dans l’arène médiatique pour affronter les prédicateurs du marché culturel. Pour rivaliser efficacement avec ces derniers, ils devraient naturellement disposer de moyens de secrétariat, de presse, de vidéo, etc... et d’un accès réservé aux grands médias publics. Ces institutions pourraient être de modernes Agoras, dont les hôtes posséderaient un statut envié tant par le salaire que par les conditions de travail et d’expression. Ils ne manqueraient pas de tirer vers le haut la fonction universitaire et l’enseignement tout entier, catalysant aussi une culture de masse de haut niveau [7].


©Fonds Gilles Châtelet

[1] Aucune grande école dans la IIIe République n’a joui de tels privilèges. Leur diversité même permettait l’expression de talents et de sensibilités multiples (cf. les problèmes des sections littéraires des E.N.S. aujourd’hui).

[2] Les évènements récents rendent comiques certaines déclarations ...

[3] cf. les études convergentes à ce sujet - les Universités à caractère international (promotion M.I.T., Berkeley, Yale, etc...) masquent une réalité beaucoup moins brillante...

[4] Ces disciplines sont depuis plus de trois en France par de très grands noms.

[5] Devra-t-on craindre de trop choquer un consensus dans les amphis (cf. les procès intentés à certains professeurs américains qui enseignent les théories de l’Évolution) ?

[6] cf. les lamentations de certains lobbys à propos des nominations au tour extérieur d’écrivains, de créateurs, de professeurs “qui avaient pris la place” d’un diplomate.

[7] Cette culture de masse de haut niveau a existé par exemple sous la Renaissance en Italie. Les plus grands mathématiciens (“abacistes”) s’affrontaient dans des tournois présidés par le Vice-Roi d’Espagne. Les spectateurs suivaient ces compétitions avec autant de passion que les matchs de football aujourd’hui. Rappelons. que les “abacistes” disposaient de chaires très convoitées, remises périodiquement en question.

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